Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme

Auteur(s)

Année de composition

1794

Genre poétique

Description

Paratexte

Texte

D'où me vient de mon cœur l'ardente inquiétude ?
En vain je promène mes jours
Du loisir au travail, du repos à l'étude :
Rien n'en saurait fixer la vague incertitude,
Et les tristes dégoûts me poursuivent toujours.
Des voluptés essayons le délire ;
Couronnez-moi de fleurs, apportez-moi ma lyre ;
Grâces, Plaisirs, Amours, Jeux, Ris, accourez tous.
Que le vin coule,
Que mon pied foule
Les parfums, les plus doux.
Mais quoi ! Déjà la rose pâlissante
Perd son éclat, les parfums leur odeur !
Ma lyre échappe à ma main languissante,
Et les tristes ennuis sont rentrés dans mon cœur.
Volons aux plaines de Bellone ;
Peut-être son brillant laurier
À mon cœur va faire oublier
Le noir chagrin qui t'environne.
Marchons : déjà la charge sonne,
Le fer brille, la foudre tonne ;
J'entends hennir le fier coursier ;
L'acier retentit sur l'acier ;
L'Olympe épouvanté résonne
Des cris du vaincu, du vainqueur
Autour de moi le sang bouillonne :
À ces tableaux mon cœur frissonne,
Et la pitié plaintive a crié dans mon cœur.
D'un air moins turbulent l'ambition m'appelle,
Sublime quelquefois, et trop souvent cruelle :
Pour commander, j'obéis à sa loi.
Puissant dominateur de la terre et de l'onde,
Je dispose à mon gré du monde,
Et ne puis disposer de moi.
Ainsi, d'espérances nouvelles
Toujours avide et toujours dégoûté,
Vers une autre félicité
Mon âme ardente étend ses ailes ;
Et rien ne peut calmer, dans les choses mortelles,
Cette indomptable soif de l'immortalité.
Lorsqu'en mourant le sage cède
Au décret éternel dont tout subit la loi,
Un Dieu lui dit : « J'ai réservé pour moi
L'éternité qui te précède ;
L'éternité qui s'avance est à toi. »
Ah ! Que dis-je ? Écartons ce profane langage !
L'éternité n'admet point de partage :
Tout entière en toi seul Dieu sut la réunir ;
Dans lui ton existence à jamais fut tracée,
Et déjà ton être à venir
Était présent à sa vaste pensée.
Sois donc digne de ton auteur ;
Ne ravale point la hauteur
De cette origine immortelle !
Eh ! Qui peut t'enseigner mieux qu'elle
À braver des faux biens l'éclat ambitieux ?
Que la terre est petite à qui la voit des cieux !
Que semble à ses regards l'ambition superbe ?
C'est de ces vers, rampants dans leur humble cité,
Vils tyrans des gazons, conquérants d'un brin d'herbe
L'invisible rivalité. 
Tous ces objets qu'agrandit l'ignorance,
Que colore la vanité,
Que sont-ils, aperçus dans un lointain immense,
Des célestes hauteurs de l'immortalité ?
C'est cette perspective, en grands pensers féconde ;
C'est ce noble avenir qui, bien mieux que ces lois
Qu'inventa de l'orgueil l'ignorance profonde,
Rétablit en secret l'équilibre du monde,
Aux yeux de l’Éternel égale tous les droits,
Nos rires passagers, nos passagères larmes ;
Ôte aux maux leur tristesse, aux voluptés leurs charmes,
De l'homme vers le ciel élance tous les vœux.
Absent de cet atome, et présent dans les cieux,
Voit-il, daigne-t-il voir s'il existe une terre,
S'il y brille un soleil, s'il y gronde un tonnerre,
S'il est là des héros, des grands, des potentats ;
Si l'on y fait la paix, si l'on y fait la guerre ;
Si le sort y ravit ou donne des États
Eh ! Qui du sommet d'un coteau
Voyant le Nil au loin rouler ses eaux pompeuses,
Détournerait les yeux de ce riche tableau
Et de ces eaux majestueuses,
Pour entendre à ses pieds murmurer un ruisseau ?
Silence, êtres mortels ! Vaines grandeurs, silence !
L'obscurité, l'éclat, le savoir, l'ignorance,
La force, la fragilité,
Tout, excepté le crime et l'innocence,
Et le respect d'une juste puissance,
Près du vaste avenir, courte et frêle existence,
Aux yeux désenchanteurs de la réalité,
Descend de sa haute importance
Dans l'éternelle égalité.
Tel le vaste Apennin, de sa cime hautaine,
Confondant à nos yeux et montagnes et vallon,
D'un monde entier ne forme qu'une plaine,
Et rassemble en un point un immense horizon.
Ah ! Si ce noble instinct par qui du grand Homère,
Par qui des Scipions l'esprit fut enfanté,
N'était qu'une vaine chimère,
Qu'un vain roman par l'orgueil inventé ;
Aux limites de sa carrière,
D'où vient que l'homme épouvanté,
À l'aspect du néant, se rejette en arrière ?
Pourquoi, dans l'instabilité
De cette demeure inconstante,
Nourrit-il cette longue attente
De l'immuable éternité ?
Non, ce n'est point un vain système :
C'est un instinct profond vainement combattu ;
Et sans doute l'Être suprême
Dans nos cœurs le grava lui-même,
Pour combattre le vice et servir la vertu.
Dans sa demeure inébranlable,
Assise sur l'éternité,
La tranquille immortalité,
Propice au bon, et terrible au coupable,
Du temps, qui sous ses yeux marche à pas de géant,
Défend l'ami de la justice,
Et ravit à l'espoir du vice
L'asile horrible du néant.
Oui : vous qui, de l'Olympe usurpant le tonnerre,
Des éternelles lois renversez les autels ;
Lâches oppresseurs de la terre,
Tremblez, vous êtes immortels !
Et vous, vous du malheur victimes passagères,
Sur qui veillent d'un Dieu les regards paternels,
Voyageurs d'un moment aux terres étrangères,
Consolez-vous, vous êtes immortels !
Eh ! Quel cœur ne se livre à ce besoin suprême ?
L'homme, agité d'espérance et d'effroi,
Apporte ce besoin d'exister après soi.
Dans l'asile du trépas même,
Un sépulcre à ses pied, et le front dans les cieux,
La pyramide qui s'élance,
Jusqu'au trône éternel va porter l'espérance
De ce cadavre ambitieux.
Sur l'airain périssable il grave sa mémoire,
Hélas ! Et sa fragilité ;
Et sur ces monuments, témoins de sa victoire,
Trop frêles garants de sa gloire,
Fait un essai mortel de l'immortalité.
Vous seuls, qu'on admire et qu'on aime,
Vous seuls, ô mes rivaux ! Par un pouvoir suprême
Dressez des monuments qui ne sont point mortels ;
Doublement investis des honneurs éternels,
Du talent vertueux vous tressez la couronne ;
Votre front la reçoit, et votre main la donne :
Homère de ses dieux partagea les autels.
Si quelquefois la flatterie
A déshonoré vos chansons,
Plus souvent vos sublimes sons
Font respecter les lois, font chérir la patrie.
Le Barde belliqueux courait de rangs en rangs
Échauffer la jeunesse aux combats élancée :
Tyrtée embrasait Mars de feux plus dévorants ;
Et les vers foudroyants d'Alcée
Menacent encor les tyrans.
Que je hais les tyrans ! Combien, dès mon enfance,
Mes imprécations ont poursuivi leur char !
Ma faiblesse superbe insulte à leur puissance :
J'aurais chanté Caton à l'aspect de César.
Et pourquoi craindre la furie
D'un injuste dominateur ?
N'est-il pas une autre patrie
Dans l'avenir consolateur ? 
Ainsi, quand tout fléchit dans l'empire du monde,
Hors la grande âme de Caton,
Immobile, il entend la tempête qui gronde,
Et tient, en méditant l'éternité profonde,
Un poignard d'une main, et de l'autre Platon.
Par eux, bravant les fers, les tyrans et l'envie,
Il reste seul arbitre de son sort
À ses vœux l'un promet la mort,
Et l'autre une éternelle vie.
Que tout tombe aux genoux de l'oppresseur du Tibre,
Sa grande âme affranchie a son refuge au ciel.
Il dit au tyran : je suis libre ;
Au trépas : je suis immortel.
Allez, portez dans l'urne sépulcrale
Où l'attendaient ses immortels aïeux,
Portez ce reste glorieux,
Vainqueur, tout mort qu'il est, du vainqueur de Pharsale. 
En vain César victorieux
Poursuit sa marche triomphale :
Autour de sa tombe fatale,
Libre encore un moment, le peuple est accouru ;
Du plus grand des Romains il pleure la mémoire ;
Le cercueil rend jaloux le char de la victoire :
Caton triomphe seul, César a disparu.
Que dis-je ? Enfants bannis d'une terre chérie,
Français, que vos vertus triomphent mieux du sort !
Sans biens, sans foyers, sans patrie,
Votre malheur n'appelle point la mort :
Plus courageux, vous supportez la vie.
Qui peut donc soutenir votre cœur généreux ?
Ah ! La foi vous promet le fruit de tant de peines ;
Au sein de l'infortune elle vous rend heureux,
Riches dans l’indigence, et libres dans les chaînes ;
Et du fond des cachots vous habitez les cieux.
Loin donc, de l'homme impie exécrable maxime,
Qui sur ses deux appuis ébranle le devoir !
Il faut un prix au juste, il faut un frein au crime !
L'homme sans crainte est aussi sans espoir.
Ainsi, par un accord sublime,
La céleste Immortalité
S'élance d'un vol unanime,
Avec sa sœur, la sage Liberté.
Et vous, vous que mon cœur adore,
Faudra-t-il donc vous perdre sans retour ?
Non, si d'un jour plus beau cette vie est l'aurore,
Nous nous retrouverons dans un autre séjour :
Ô mes amis ! Nous nous verrons encore !
Qu'en nous reconnaissant, nous serons attendris !
Du haut des célestes lambris,
Sur ce séjour de douleurs et d'alarmes
Nous jetterons un regard de pitié.
Et nos yeux n'auront plus à répandre de larmes,
Que les pleurs de la joie et ceux de l'amitié. 
Cependant, exilés dans ce séjour profane,
Cultivez les arts enchanteurs ;
Ils calmeront les maux où le ciel vous condamne ;
Ils mêleront quelque charme à vos pleurs.
Mais ne profanez point le feu qui vous anime,
Laissez là des plaisirs les chants voluptueux,
Et leur lyre pusillanime.
Célébrez l'homme magnanime,
Célébrez l'homme vertueux ;
Et que vos sons majestueux
Soient sur la terre un prélude sublime
Des hymnes chantés dans les cieux.

 
 

Sources

BNF, Ye 2500.