Fragment d'un poème sur la Révolution

Auteur(s)

Année de composition

s.d.

Genre poétique

Description

Alexandrins en rimes plates

Texte

Parmi ces monuments, silencieux réduits,
Que pour le culte saint un saint zèle a construits,
Non loin de cette enceinte où par un noble hommage
Du plus grand des Louis l'art consacra l'image,
Près du palais enfin où le sceptre avili
Ne réfléchit qu'à peine un éclat affaibli,
S'élevait un vieux temple[1], austère solitude
Vouée à la prière, aux jeûnes, à l'étude.
Tranquilles habitants de ce pieux séjour
Connaissant pour Dieu seul et la crainte et l'amour,
Des mortels y vivraient dans une paix profonde,
Séparés des erreurs, des vanités du monde,
Compagnons de vertus, de leurs devoirs amis,
Sans cesse offrant au Ciel des cœurs purs et soumis.
Une nuit que l'airain veillant dans leur demeure,
À coups impérieux sonnait la douzième heure,
Réunis au lieu saint, ils confondaient leurs vœux
Dans la douce ferveur d'un chant religieux.
Du temple tout à coup les marbres se soulèvent,
Les degrés de l'autel s'abaissent et s'élèvent,
Un éclair a brillé, les lampes ont pâli,
D'une sombre vapeur le temple s'est rempli
Et lorsqu'on n'entend plus que la voix du tonnerre,
Un spectre menaçant vient de percer la terre.
Immobile saisi de respect et d'effroi,
Chacun croit voir de Dieu le bras levé sur soi ;
En plaintes, en regrets, nul n'ose se répandre
Ces effroyables mots se font alors entendre :
« De la religion honorables soutiens,
J'ai, pour vous, de la mort secoué les liens ;
Du monde comme vous, j'ai méprisé les charmes
Comme vous, j'ai baigné cet autel de mes larmes ;
Votre règle, vos vœux, et votre austérité,
Avaient sur moi du Ciel attiré la bonté ;
Confus et pénétré de sa faveur insigne,
Par un suprême effort j'ai su m'en rendre digne ;
Osez lever les yeux sur ce fer teint de sang
Du dernier des Valois il a percé le flanc ;
De son joug odieux je délivrai l'empire,
Et mon front s'est orné des palmes du martyre :
Je suis Jacques Clément ». Une subite horreur,
À ces mots, à ce nom, remplaçant la terreur,
Tous veulent fuir ; le spectre au milieu d'eux s'élance :
« Esprits faibles, dit-il, soutenez ma présence.
J'avais cru parmi vous trouver mes successeurs ;
Je vous voyais montés au faîte des honneurs ;
Vous tremblez ? Vous craignez d'aspirer à la gloire ?
D'autres feront sans vous revivre ma mémoire.
Voyez, sous votre nom et dans ce même lieu
Où vous méconnaissez un envoyé de Dieu,
Des hommes tout remplis de l'esprit qui m'anime,
Étonnant l'univers de leur vertu sublime,
Intrépides appuis du peuple et de ses droits,
Ennemis nés du trône et du pouvoir des rois,
Souverains au Sénat, souverains à l'armée,
Du bruit de leurs hauts faits lassant la Renommée,
Et, grands dans les succès comme dans les revers,
Du monde subjugué pour mieux briser les fers,
Hâtant l'instant propice où le sang que j'abhorre
Sous le couteau fatal devra couler encore. »
Il dit : et les enfers, pour lui rouvrant leur sein
Au fond du noir abîme il s'est plongé soudain.

Procès et mort de Louis XVI

Pardonne, Dieu puissant ! dans ta colère auguste,
Tu laissas quelquefois couler le sang du juste ;
Mais du meilleur des rois quand tu proscris les jours,
À nos larmes du moins permets un libre cours.
L'instant fatal approche. Exécrable journée !
La victime à l'autel en spectacle amenée…
D'une honteuse mort les horribles apprêts…
Un échafaud !… Les lys couverts d'un noir cyprès !
Est-ce un songe cruel dont l'erreur me tourmente ?
Non, je veille. Que dis-je ? Une tête sanglante !…
Barbares ! C'en est fait, et Louis ne vit plus ;
Inutiles douleurs et regrets superflus !
Il ne vit plus : son âme et si pure et si belle
A quitté pour jamais sa dépouille mortelle.
Et d'une sombre nuit, l'affreuse obscurité
Ne nous a pas des cieux dérobé la clarté !
Et la main du bourreau qui dut trancher sa vie
A pu, sans se glacer, consommer l'œuvre impie !
Et la terre n'a pas englouti dans ses flancs
Ce chef des assassins, dont les ordres sanglans,
Grâce aux accens bruyans d'un instrument complice,
En étouffant sa voix, hâtèrent son supplice !
Il ne vit plus ! Quel crime avait-il donc commis ?
Indigne d'un pouvoir par ses aïeux transmis,
Courbait-il ses sujets sous un joug arbitraire ?
Hélas ! Il en était moins le roi que le père.
Monarque vraiment sage, et vertueux époux,
On ne le vit jamais, infidèle en ses goûts,
Faire, au mépris des lois de la morale austère,
De son lit nuptial, une couche adultère ;
D'impudiques trésors, gages de ses soupirs,
Payer le faste abject de ses honteux plaisirs.
De la religion soutenant l'édifice,
Par son exemple seul il combattit le vice ;
Du trône il dédaigna les honneurs orgueilleux ;
Il borna sa grandeur à faire des heureux.
De toutes les vertus, modèle vraiment rare,
Du sang de ses sujets quel roi fut plus avare ?
Au sein de ses malheurs, de chagrin accablé ;
« Dites-moi que l'on m'aime, et je suis consolé. »
S'écriait-il. Enfin, son indulgence extrême
Me l'abandonna point a son heure suprême.
En recevant la mort, d'un air fier et soumis
Il pardonna sans peine à tous ses ennemis,
Fit grâce à l'injustice, oublia la vengeance,
Et son dernier moment fut un trait de clémence.

France ! Pleure un forfait dont l'éternel affront
Jusqu'à ton dernier jour fera rougir ton front !
Les siècles à venir contre toi se soulèvent,
Leurs redoutables voix dès à présent s'élèvent,
T'accusent, et du ciel, sur ta postérité,
Appellent le courroux trop long-temps arrêté.
Vois l'Europe déjà conspirant ta ruine,
Sur tes débris fumans la guerre et la famine,
Tous les fléaux ensemble exerçant leurs fureurs,
Tes propres enfans même arrosés de tes pleurs,
Insultant à tes maux, méconnaissant leur mère,
Des torrens de ton sang baignant au loin la terre.

Et vous ! Dont les écrits, par malheur trop fameux,
Corrompant du Français le naturel heureux,
Précipitaient ses pas dans le sentier du crime,
Téméraires penseurs ! Mesurez donc l'abîme
Où l'a jeté l'erreur de vos principes vains.
Étalez maintenant vos superbes dédains :
D'une religion peignez-nous la chimère ;
Allez défier Dieu jusqu'en son sanctuaire ;
Et recueillez le prix de vos rares leçons !
De vos livres plutôt, tarissent les poisons !
Périssent vos écrits et leur coupable gloire !
Et pour en effacer jusques à la mémoire,
Que leurs feuillets, livrés à des feux dévorans,
Soient, en vile poussière, abandonnés aux vents !

Pour moi qui, dans ces jours et de honte et d'alarmes,
Comprimant ma douleur, dissimulant mes larmes,
Prêt à quitter vingt fois et crayon et pinceau,
Osait de nos malheurs esquisser le tableau,
Si de la vérité, trop fidèle interprète,
Au glaive inquisiteur je dévouais ma tête ;
Si, trahi dans mes vers, surpris dans mon secret,
D'un tribunal de sang je dois subir l'arrêt,
J'irai de mes bourreaux je braverai la rage ;
Et loin que l'échafaud étonne mon courage,
Je le vois sans pâlir, j'y monte sans effroi,
Trop heureux de périr comme a péri mon roi !

  1. ^ L'église des Jacobins, rue Saint-Honoré, remplacée aujourd'hui par un très beau marché